• by  • 17 October 2002 • Non classé

    Les éditions Niffle continuent leur politique de réédition de grandes séries en noir et blanc et dans un format inhabituel. C’est l’occasion rêvée de poser un autre œil sur Spirou, Jeremiah et maintenant Blueberry dont le premier volume contient les quatre albums initiaux de la série.

    Au commencement, il y eu une rencontre ; celle de Jean-Michel Charlier, alors scénariste reconnu, avec Jean Giraud, jeune illustrateur envoyé par son mentor Joseph Gillain, plus connu sous le nom de Jijé. Le dessinateur aime la science-fiction et le western, mais le scénariste lui rétorque que la SF ne l’intéresse. Ce sera donc l’ouest américain qui sera le décor des aventures de Mike S. Blueberry. Pourtant, « à l’origine, le personnage principal de Blueberry devait être Fort Navajo et non le lieutenant Blueberry lui-même » explique Giraud dans son autobiographie Histoire de mon double. Mais c’est véritablement le personnage au nez cassé dont le visage (tout au moins au début) s’inspire de celui de Belmondo qui va devenir le véritable (anti)héros de la série.

    Depuis 1965 et la sortie du premier album Fort Navajo, le succès ne s’est jamais démenti. Découpée en plusieurs cycles, la série s’est, au fil du temps, peuplée d’une formidable galerie de personnages, d’Angel Face à Chihuahua Pearl, de Prosit Luckner à Guffie Palmer. Commencée comme un feuilleton basé sur l’action, Blueberry s’est enrichi au fur et à mesure des parutions. C’est d’abord le personnage titre qui s’est complexifié et qui est passé de Lieutenant dans l’armée à rebelle à la barbe de trois jours recherché par le pays entier et, plus surprenant encore, aux problèmes amoureux insolubles. Ensuite, ce sont les protagonistes qui l’entourent qui ont acquis aussi une épaisseur inhabituelle dans la bande dessinée d’aventure et qui ont fait passer la série de bande tout public à véritable œuvre pour adulte (ce phénomène s’est même accentué depuis la mort de Charlier). Les thèmes aussi sont devenus plus matures et les intrigues se sont complexifiées. Bref, Blueberry a toujours été une série en mouvement et ce malgré la biographie du personnage, déjà écrite par Charlier et livrée à ses lecteurs en introduction du Spectre au balles d’or. On sait donc déjà que Blueb’ va mourir dans son lit pendant la prohibition. Pourtant, malgré ce qui pourrait passer pour une contrainte, le personnage semble avoir de multiples vies. En témoignent les séries parallèles : La jeunesse de Blueberry, Marshall Blueberry et le projet avorté qui devait être dessiné par Boucq, Blueberry 1900. La constellation Blueberry va même s’enrichir d’un film de Jan Kounen déjà tourné et dont la sortie est prévue courant 2003.

    La richesse de cet univers ne doit pas nous faire oublier qu’au départ, tout n’est pas gagné d’avance pour cette histoire qui se situe dans les paysages désertiques de l’ouest américain et dont l’empathie avec les indiens est plutôt à contre-courant (le temps du revirement symbolisé par Danse avec les loups est encore loin). La série n’est pas encore très originale et le trait de Giraud subit encore la forte influence de son aîné Jijé. C’est d’ailleurs lui qui réalise la couverture du premier album. On chuchote même qu’il aurait œuvré sur les pages 33 à 38 de Tonnerre à l’ouest et qu’il aurait réalisé 20 planches du Cavalier perdu durant une escapade de Giraud. La réédition que nous offre Niffle nous permet donc d’apprécier les débuts et la formation de celui qui n’est pas encore le génie que l’on connaît. Le trait n’est pas encore aussi fin et les décors moins beaux qu’ils vont le devenir, mais on sent déjà une patte, une envie, un désir d’aller toujours plus loin dans les décors, les personnages ou la mise en page de certaines situations. Le noir et blanc donne une plus grande importance au trait et permet d’apprécier différemment les quatre premiers albums.

    Le scénario de Charlier, avec le recul, surprend par son rythme et son efficacité (que j’avais presque oubliés à force de lire tous les mois des dizaines d’albums qui ne lui arrivent pas à la cheville). On est encore loin de la complexité et de la nervosité de cycles ultérieurs, mais la machine fonctionne déjà très bien. Tout ce qui va faire le succès de Blueberry est déjà en germe, y compris l’humour qui est aussi pour une part du plaisir de lecture (et d’ailleurs l’absence d’humour dans certains albums accentuera la tension d’une façon terrible dans un superbe effet de style).

    A la relecture, les débuts de Blueberry sont donc à la fois classiques et étonnants. On sent poindre le chef d’œuvre par certains petits détails (facile à dire avec ce que l’on sait maintenant) tout en restant dans un certain type de bande dessinée des années 60. Le plus réjouissant reste tout de même le reste de l’édition intégrale à venir et surtout les nouveaux albums de Blueberry d’un Jean Giraud qui a repris avec brio les destinées de la série à la mort de Charlier.

    La vie de Blueberry ne peut plus être conçue comme une continuité. On doit pouvoir arriver à une vision plus globale : sa naissance, son enfance, sa jeunesse, son âge adulte, sa vieillesse et sa mort. On doit même pouvoir envisager, à travers son fils, de se projeter dans le futur.

    Jean Giraud in Histoire de mon double p :137-138

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