• by  • 22 March 2006 • Non classé

    L’expansion (1939- 1970)

    Après avoir finalement réussi à publier leur création dans Action Comics, le duo Siegel et Shuster voit son héros lui échapper.
    Superman, d’abord personnage auquel personne ne croit devient phénomène planétaire qui envahit tous les supports.
    La bande dessinée poursuivra son évolution.

    «Les éditeurs eux-mêmes n’avaient pas réalisé le pouvoir de Superman jusqu’à ce qu’ils apprennent que, dans les kiosques, les gens ne demandaient pas Action Comics mais le magazine où se trouvait Superman n°1».

    Cette citation de Jerry Siegel montre bien que très tôt, Superman est devenu un objet de fascination pour les lecteurs qui ont tout de suite adhéré aux aventures du personnage. Alors que quelques mois auparavant, personne n’y croyait, à part les deux créateurs, les couvertures d’Action Comics à partir du n° 19 (décembre 39) vont toutes accueillir le héros qui, par sa popularité, fait vendre le comic-book. L’attrait pour le personnage vient du désir de Siegel et Shuster de parler des problèmes sociaux de l’époque. Les deux hommes sont issus d’un milieu modeste et ils sont tout naturellement en phase avec le public populaire des comics. Les pages de Superman sont remplies de maris abusifs ou de politiciens corrompus avec lesquels le héros peut être violent, mais ce qui fait sa caractéristique principale est son désir d’aider les autres, sa bonté et son empathie. De la même manière que la littérature policière hardboiled connaît un grand succès dans les années trente avec des auteurs tels que Hammett puis par la suite Chandler, le lectorat se jette sur le personnage de Superman car ses auteurs y traitent des préoccupations quotidiennes des Américains de l’époque. La violence fait partie intégrante de la bande dessinée à l’époque. Même si elle n’est pas explicite, il arrive tout de même que des méchants meurent, pas à cause de Superman, mais ce dernier n’hésite pas à dire à propos d’un homme écrasé par un véhicule « qu’il l’avait bien mérité ». évidemment, tout ceci va bien vite évoluer et l’homme de fer va changer de comportement.

    Origines

    A l’époque, les origines du personnage sont très simples, si simples qu’elles tiennent en une page. Un vieux savant sans nom, sur une planète sans nom envoie son fils sur Terre pour qu’il échappe à la destruction de son monde d’origine. L’enfant grandit dans un orphelinat et, devenu adulte, prend le costume de Superman. Il travaille comme reporter sous le nom de Kent et c’est tout ce que le lecteur sait alors. Aucune explication n’est donnée sur le silence des autorités (le personnel de l’orphelinat était forcément au courant) à son propos, par exemple. Au fil du temps, ces origines vont évoluer et s’épaissir, mais on se rend compte qu’alors, seules comptaient les aventures du héros et les contradictions étaient légion.
    En janvier 1939, Superman paraît enfin dans un strip journalier en noir et blanc. Ce format est publié dans des centaines de journaux par le biais des Syndicates et touche ainsi plus de 20 millions de personnes. On peut alors avancer, sans risque de se tromper, que ce sont les strips plus qu’Action Comics qui ont donné une véritable ampleur à la popularité de Superman et qui ont entraîné la création de franchises. C’est dans les premiers strips que les origines du personnage vont être pour la première fois complétées. La planète originelle s’appelle maintenant Krypton, les parents Jor-L et Lora et le futur Superman, Kal-L. Tous les habitants de ce monde ont des super-pouvoirs et les parents Kent n’existent toujours pas. La construction d’une origine bien définie a mis longtemps à se produire. De plus, des médias autres que la bande dessinée ont rajouté des éléments et l’apport de la radio dans ce processus ne peut être passé sous silence comme nous allons le voir plus loin.

    Superman n°1

    L’été 1939 voit la sortie de Superman n° 1, constitué de réédition de matériel déjà publié dans Action Comics. à cette occasion, les éditeurs demandent à Siegel et Shuster de raconter les origines sur deux pages avec un cahier des charges très précis. Les deux hommes s’exécutent et créent les Kent qui seront les parents adoptifs de l’enfant rescapé de Krypton. Ils meurent avant de le voir devenir Superman. Le père n’a toujours pas de prénom et la mère s’appelle alors Mary (et non pas Martha comme elle sera nommée plus tard), ce qui fournit de l’eau au moulin de ceux qui voudraient voir en Superman une figure christique.
    La création du strip puis de la nouvelle revue nécessitent de produire plus. Shuster monte donc un studio avec des collaborateurs qu’il paie lui-même pour assumer la multiplication des titres.
    Le personnage accroît ses apparitions et sort même des cases pour aller vivre ses aventures sur d’autres supports. La radio est le premier de ces médias qui accueille Superman, mais il serait hors de propos, ici, de trop s’attarder sur ces incartades hors bande dessinée qui, pourtant, par leur nombre et leur importance, ont défini tout autant le personnage. Notons simplement que l’apparition de la Kryptonite, du moins sous cette appellation, s’est faite dans l’émission de radio. Les deux créateurs avaient déjà utilisé une substance similaire sous le nom de K-Metal, mais dans une histoire qui n’a jamais été publiée (2).
    à partir de 1940, tout s’accélère dans le monde du comic-book, suite à l’impact de Superman : Batman, qui vient d’être inventé par Bob Kane et Bill Finger au sein de Detective Comics, fait équipe avec l’Homme de Fer et toute une vague de super-héros est créée. Certains sont des copies de Superman faites par des éditeurs concurrents et d’autres comme Flash, Green Lantern, Wonder Woman et The Spectre, plus originaux, traversent les pages de All Star Comics édité par DC.
    La vitesse exponentielle à laquelle le genre évolue et multiplie ses publications est en grande partie due au succès de Superman et au formidable élan créatif qu’il a suscité. La surcharge de travail commence à devenir telle que des dessinateurs sont engagés par les éditeurs et pour la première fois, sur la couverture de New York World’s Fair Comics n°2, Superman n’est pas dessiné par Shuster ou un de ses assistants, mais par Jack Burnley qui est le premier d’une très longue série d’illustrateurs qui vont œuvrer sur le personnage.
    Procès

    Les aventures de Superman dans les années 40 voient le personnage perdre un peu de sa conscience sociale pour vivre des aventures plus cocasses et remplies d’humour. Les adversaires ne sont plus de vulgaires gangsters, mais on voit apparaître toute une panoplie de super-vilains dont le premier est l’Ultra-Humanite qui fait ses premiers pas en juin 1939 dans Action Comics n° 13. Deux mois plus tard, arrive Lex Luthor, la nemesis de Superman et son plus célèbre ennemi puis suivent The Archer, The Prankster, The Toyman et Mr Mxyztplk qui est la dernière grande création de Siegel au moment où le personnage échappe véritablement à ses créateurs (1944). En effet, Shuster dessine de moins en moins, alors que des artistes tels que Wayne Boring travaillent directement pour DC, sans passer par le studio du créateur. Siegel est appelé pour la guerre et livre donc moins de scénarios, tandis que son collègue est réformé à cause de ses problèmes de vue.
    Superman poursuit donc ses aventures sous la houlette d’autres créateurs tels que Don Cameron et Alvin Schwartz. Le véritable clash va survenir lorsque DC va refuser la proposition de Siegel pour une nouvelle déclinaison du héros. La version de Superboy qui va voir le jour sera celle de Don Cameron et débutera en 1945. Le ressentiment de Siegel va le pousser, et avec lui Shuster, à attaquer DC en justice pour récupérer les droits de Superman qui appartiennent à l’éditeur. Nous sommes en 1947 et avec la fin de la guerre, les super-héros ne se portent plus aussi bien en terme de ventes.
    En mai 1948, le verdict tombe : Siegel et Shuster n’ont aucun droit sur leur personnage, car ils avaient signé un accord 10 ans plus tôt. DC leur verse 100 000 $ de compensation pour la cession définitive de Superman et Superboy. Les deux compères tentent alors de créer un nouveau héros, Funnyman, qui ne durera que le temps de 6 numéros. Finalement, ils se retrouvent hors du monde des comics en un rien de temps.
    DC et ses rédacteurs en chef vont alors pouvoir prendre l’orientation qu’ils souhaitent pour le héros. Boring va enfin dessiner Superman à sa manière, plus grand, moins massif, et non plus comme un clone de celui de Shuster.
    Ce dernier ne veille donc plus aux destinées graphiques du personnage et une évolution va donc s’ensuivre. De la même manière, Siegel absent, c’est un editor (terme américain qui signifie rédacteur en chef) de DC qui va s’occuper pendant plus de vingt ans de diriger les aventures de Superman.

    Weisinger

    Les années 50 commencent donc sous la houlette de Mort Weisinger, qui gère alors trois séries dans lesquelles apparaissent Superman: Action Comics, Superman et World’s Finest Comics. Superboy, quant à lui, occupe les pages de deux publications et d’autres séries dérivées vont voir le jour : une sur Jimmy Olsen, nouveau personnage popularisé par la série télévisée, et une autre sur Lois Lane. Superman’s pal Jimmy Olsen a, pour seul intérêt, le fait que Curt Swan y fait ses débuts. Cet artiste fait ses gammes avant de devenir un des plus grands dessinateurs de l’Homme de Fer.
    Weisinger touche le jeune public grâce à ce type de séries et parvient à créer une complicité par l’intermédiaire d’un courrier des lecteurs, Metropolois Mailbag, initié en 1958. Il s’agit là d’une période charnière puisque les comics de Superman vont atteindre un autre statut. Par le renouvellement constant et la création de nouveaux concepts et de nouvelles idées qui contaminent toutes les séries, Weisinger va créer un univers qui va s’adresser de plus en plus aux fans de Superman plutôt qu’aux lecteurs occasionnels. Ce processus de fidélisation va permettre de relancer le personnage autant en terme de vente que de créativité pure. à la base de cette renaissance, on peut citer le scénariste Otto Binder, ancien auteur de Captain Marvel et de nombreux artistes au sommet desquels se situe encore le vétéran Wayne Boring. En effet, c’est lui qui dessine les aventures les plus marquantes du personnage à l’époque.
    Action Comics n° 241 de juin 58 marque la première apparition de la Forteresse de Solitude, refuge de Superman situé dans l’Arctique et magnifié dans le long-métrage de 1978. Le numéro suivant voit l’arrivée simultanée dans les pages de la bande dessinée de Brainiac, un des plus grands ennemis du héros et de la cité de Kandor, vestige de la Krypton disparue et formidable outil scénaristique.

    Ménagerie

    Supergirl ne va pas tarder à suivre et à rejoindre ce qui devient de plus en plus la famille Superman. Cette autre (encore une !) survivante de Krypton s’appelle Kara et elle va vite avoir son propre magazine. Les ventes continuent de bien fonctionner et les lecteurs plébiscitent cette arrivée de sang-neuf. Weisinger continue de faire bouger les choses et va même parfois un peu trop loin. Ainsi, vont apparaître des animaux aux super-pouvoirs dans une surenchère qui frise le ridicule et qui vont finir par former une vraie ménagerie. Le premier à voir le jour est Krypto, le super-chien, vite suivi par le chat de Supergirl, Streaky. Beppo le super-singe et Comet l’étalon blanc chargé en sous-entendus sexuels vont compléter les rangs. Le ridicule de ces créations n’entame en rien l’enthousiasme du jeune lectorat et cet univers à l’intérieur d’un autre univers (celui de DC) fonctionne à merveille. Nous sommes alors en plein dans un schéma narratif propre aux littératures populaires avec l’utilisation de gimmicks, de trucs permettant de renouveler les intrigues. Un bon exemple de cela est l’utilisation de la Kryptonite et de ses différentes déclinaisons (rouge, bleue, or et blanche) qui ont chacune un effet différent et qui sont le moteur de nombreuses histoires.
    La présence de scénaristes tels qu’Edmond Hamilton, un ancien auteur de pulps à qui l’on doit la création du Captain Future (plus connu chez nous sous le nom de Capitaine Flam), va dans ce sens. Weisinger sait s’entourer, même si son comportement despotique l’amène à faire face à des rebellions parmi ses auteurs.

    Retour

    Pendant ce temps, Jerry Siegel est dans une période de vaches maigres et sa femme va intervenir auprès de Weisinger pour trouver du travail à son mari. Ainsi, le scénariste-créateur va écrire de très bonnes histoires de Superman, sans être crédité et en touchant un salaire de base. Il va contribuer à la nouvelle série de Legion of Super-Heroes (une série futuriste dont Superboy est le pilier) pendant quelque temps avant de quitter DC et de tenter, à nouveau sans succès, de regagner les droits de Superman.
    Au niveau graphique, Curt Swan a définitivement pris l’ascendant sur Boring et son style va devenir celui qui va définir la version ultime de Superman. L’évolution graphique depuis Shuster penche vers de plus en plus de réalisme. Il en va de même pour les histoires qui, au départ de Weisinger en 1970, vont être plus ancrées dans un quotidien et dans une modernité telle que la conçoit le nouvel Editor : Julius Schwartz.
    (A suivre…)

    1) The publishers themselves didn’t quite realize the power of Superman until they learned that at the newstand people were asking not for Action Comics, but for that magazine with Superman in it.
    2) En effet, dans cette histoire Superman avouait à Loïs son identité secrète. Les éditeurs ont alors décidé qu’il était trop tôt pour briser le triangle amoureux.

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