• Genèse: Dragon de Thomas Day

    by  • 18 January 2016 • Genèse • 2 Comments

    2016 est l’occasion pour les éditions du Bélial de fêter leur 20ème anniversaire et ils commencent l’année en lançant une nouvelle collection de novellas: une heure-lumière. Quatre titres sortent conjointement, dont le nouveau texte d’un des auteurs fétiches du Bélial, Thomas Day, qui signe, avec Dragon, un thriller captivant et âpre.



    Thomas Day
    :

    Dragon est mon dernier ouvrage publié, un court roman de 160 pages, premier titre de la nouvelle collection du Bélial’ : Une heure-Lumière. C’est un texte à part dans ma production, résolument.

    Dragon raconte l’histoire d’un tueur de pédophiles/proxénètes et du policier chargé de le retrouver. Le roman se déroule à Bangkok dans un futur proche, puis dans les jungles du nord-ouest de la Thaïlande.

    Le 14 janvier 2014, il y a donc deux ans, à deux jour près, j’écrivais sur mon blog , le texte suivant :

    « Dragon (มังกร) est né il y a longtemps, sans doute vers l’an 2000, au Laos, à Vientiane, sur les bords du Mékong où pour la première fois de ma vie j’ai vu des enfants se prostituer (j’en avais sans doute vu en 1997 à Bucarest, mais à l’époque je n’avais tout simplement pas compris que ces enfants qui traînaient dans la capitale roumaine en fumant cigarette sur cigarette, et en se défonçant à la colle ou au solvant, étaient de jeunes prostitués). En l’an 2000, j’ai été choqué, mais pas tant que ça, je savais que ça existait, je ne voyais pas trop en quoi ça me concernait. Puis j’en ai revus au Cambodge, six ou sept ans plus tard, des petites filles maquillées à Phnom Penh, âgées de 5 ou 6 ans. Le choc a été plus rude que la première fois. Et Dragon a grossi. Et maintenant que j’ai deux fils de 6 et 8 ans, le monstre est arrivé à pleine maturité. Il a besoin de sortir.

    Il en aura mis du temps à se développer en moi : douze ou treize ans. »

    C’est une description la plus honnête possible me semble-t-il de la genèse de ce texte, mais elle est incomplète (forcément). D’abord, j’aurais pu préciser que mes fils Judicaël et Akira sont à moitié cambodgiens, et par conséquent l’existence de dizaines de milliers de jeunes prostitués asiatiques a un impact particulier sur moi. Ensuite, avant Dragon (2016) il y a eu un autre Dragon : un vagabond moitié vietnamien, fils de soldat américain, en Alaska qui vivait avec son chien, réparait des skidoos et gagnait sa vie en participant à des combats clandestins. Je n’ai jamais été convaincu ni par la véracité de ce personnage ni par la portée littéraire de ses errances. Et ce premier Dragon (qui a failli être mon premier roman de littérature générale) s’est définitivement endormi quelque part dans un disque dur.

    Mais revenons au Dragon de 2016…

    Il y a deux ans, j’écrivais toujours sur mon blog, dans le même post du 14 janvier :

    « Ici, en France, je suis arrivé au bout de ce que je pouvais écrire. C’est pour ça que ce texte finira d’être écrit en Thaïlande, sur les lieux mêmes du roman, à Bangkok et dans les jungles du nord-ouest du pays. »

    Le premier jet de Dragon a été écrit en grande partie en résidence d’écrivain à Vauvert. Ce n’était pas à proprement parlé un premier jet, mais des bouts de textes (110 000 signes en tout), dans le désordre le plus total, perclus de [description], [dialogue manquant], [motivation ?]. J’ai tout complété et finalisé en Thaïlande, durant mes repérages : à Bangkok, puis à Tak (repérages infructueux), et enfin à Mae Sariang, à proximité du Salawin National Park.

    Sur ce texte (comme sur beaucoup d’autres) j’ai eu une méthode de travail que je ne conseille à personne : j’ai écrit tout ce qui venait quand ça venait (quand j’écris comme ça, je veux que, dès le départ, ce soit le plus proche possible du texte définitif ; ça m’oblige à me poser et ça m’évite de taper des pages et des pages de texte inutile). J’écris donc des petites pièces de puzzle, la fin vient avant le début, telle scène vient avant telle autre. J’ai gardé cet aspect décousu pour la version finale du texte. Il correspond bien à la façon dont j’imagine l’écriture : poser des questions, tourner autour d’une question à laquelle on ne peut pas répondre. Pour Dragon les questions sont multiples (et inconfortables). Il y a problématique du désir sexuel pour les enfants, celle de la puissance des pulsions, la magie des lieux (mythe ou réalité ?), la corruption, la justice. Il y a aussi une question plus personnelle, pourquoi je me sens davantage chez moi en Thaïlande qu’en France ? Etc.

    Je pose des questions, je laisse au lecteur le soin d’y répondre (je n’ai aucune réponse, aucune certitude ; vous connaissez le dicton : « votre problème est insoluble, il va vous falloir vivre avec ». C’est ça le métier d’écrivain.).

    Quand j’ai eu toutes les pièces du puzzle Dragon, tous les chapitres, il m’a fallu monter le court roman comme on monte un film. J’ai travaillé sur un cahier acheté à Mae Sariang, faisant des schémas numérotés en m’imaginant que ça devait plus ou moins ressembler au scénar de Primer de Shane Carruth… en nettement plus simple.

    Je suis sûr que je n’aurais jamais pu finir Dragon sans le voyage en Thaïlande. J’ai écrit un autre texte depuis Dragon, « El Fantasma » (qui est un peu plus long, je crois). Il se déroule au Tchad, au Cameroun et au Mali. Olivier Girard, mon éditeur, m’a fait remarquer qu’à ses yeux le texte n’avait pas la même puissance, qu’on n’était pas « sur place » comme dans Dragon, pas au même point. Normal : de l’Afrique de l’ouest, je ne connais que le Sénégal (et encore c’est très prétentieux de dire ça, j’y ai passé dix jours, moins qu’au Kenya, moins qu’en Tunisie, beaucoup moins qu’en Thaïlande).

    Pour moi, l’idéal, c’est de « vivre » les pays où se déroulent mes textes.

    Je n’écris plus trop ces derniers temps ; j’ai été rattrapé par ma paternité, ma vie a changé. J’écris surtout des scénarios de BD qui, par leur nature propre, séquentielle, sont plus faciles à concilier avec mon emploi du temps extrêmement chargé. J’ai adapté Dragon en roman graphique de 80 pages, je sais qu’il circule, qu’il a circulé chez quelques grands noms de la BD. C’est une idée plaisante, ça donne d’autres vies au texte (mon nom circule dans ce milieu de la BD). Je l’ai aussi confié à un agent pour le cinéma.

    Tous les textes qu’on publie devrait compter ; Dragon compte à mes yeux ; quelle que soit la réception qui lui sera réservée, je pourrais toujours me raccrocher à ça.

    Thomas Day, le 16/1/2016

    Dragon sur le site de son éditeur, Le Bélial.

    Dans Genèse, un écrivain revient sur la création de son dernier livre. Auteurs, éditeurs, pour participer, vous pouvez me contacter: laurent@laurentqueyssi.fr

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    2 Responses to Genèse: Dragon de Thomas Day

    1. 19 January 2016 at 11:47

      Ne serait-ce pas plutôt les 20 ans du Bélial (créées en 1996 selon leur site Internet !) ?

      Intéressant ce retour sur le texte par l’auteur, un formidable complément.

    2. Laurent
      20 January 2016 at 10:43

      Oups. Merci, c’est corrigé.

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